Mais cet héritage est-il naturellement accepté par les générations présentes ? Y a-t-il obligation d’héritage ?
En réalité, la patrimonialisation (le fait de faire accéder un héritage au statut de patrimoine, donc au classement), est avant tout une prise de position sociale, un choix, une sélection de la commémoration.
Ainsi, le patrimoine se trouve inscrit dans les enjeux de la « sécurité et de la valeur » .
Sécurité et valeur ?
La préservation est aussi synonyme d’invention/réinvention du patrimoine ou du moins son sens. Cette mystification, socialement nécessaire, est là pour décider d’un attachement à un fond « morale », pur et héroïque des aïeux. Un repère s’imposant en référence au présent et alimentant les égos ethniques, évitant ainsi de ce fondre dans le champ réducteur « mondialisation ».
L’enjeu patrimonial est, à l’échelle sociale, de l’ordre de l’identitaire, de l’essentialisme culturel.
Dans cette optique, la politique patrimoniale est souvent « réservée », elle sélectionne, elle valorise ce qui n’interfère pas ses objectifs, elle met en place tout l’arsenal juridique, financier et scientifique pour la promotion et la préservation du patrimoine.
Le patrimoine est inventé.
Si l’enjeu social est pris en compte (le logement de plus de 100 000 habitants sur 270 Ha), la préservation appuyée par l’Association pour la Sauvegarde de la Médina de Tunis ne vise nullement la muséification, elle procède par interventions intégrées, apportant des conditions adéquates à la fonction résidentielle. Ainsi, la
«spectacularisation » du patrimoine s’insère dans l’enjeu touristique, autre « financeurs » du champ social. En somme, le patrimoine « réinventé » est à la fois « logis » et « marchandise » touristique.
Cependant, les enjeux patrimoniaux sont toujours insérés dans les politiques publiques sous-jacentes aux stratégies regroupant en priorité les constantes nationales. Comme nous l’avons signalé, cet intérêt au patrimoine est parfois sélectif, il ne considère que les objets et les monuments qui symbolisent des choix identitaires au détriment d’autres objets de controverses ou plus anciens.
Dans certains cas, ce sont des «communautés » qui prennent l’initiative pour assurer la protection de certains édifices : communautés religieuses, confréries, ethnies, associations scientifiques et culturelles …..
La patrimonialisation
En Algérie, le patrimoine antique (punique, romain, byzantin et même libyque) ne bénéficie pas de la même attention que tout ce qui a été produit durant la conquête arabo-islamique et même ottomane. Les options politico-culturelles ont un caractère géographique, ethnique et religieux. Alors que les vestiges, romains et byzantins et même français évoquent dans l’idéologie nationale des caractères colonialistes et hérétiques.
Cependant, certaines associations prennent l’initiative pour assurer une « protection » précaire aux objets datant de cette époque, au moment ou les autorités locales montrent un intérêt « mesuré ». Derrière ces attachements, nous pouvons déceler parfois des caractères identitaires « essentialistes », religieux ou universalistes.
Il est permis donc de considérer le processus de patrimonialisation comme mesure de politique publique: il renvoie souvent à un objectif de préservation des attitudes collectives, sociales, culturelles. Le repli sur la « convention » commande des accords implicites ou explicites, latents ou tacites.
En fin de compte, la patrimonialisation est la forme « primordiale » et pratique pour asseoir un « ordre » sur la base d’une admission (et d’adhésion) à des valeurs références du moins sur le plan de l’identité locale ou nationale.
Cependant cette patrimonialisation revêt un caractère sélectif ; prioritairement pour le patrimoine qui
«polarise » des intérêts collectifs. De ce fait, la médiatisation accompagne souvent ce processus pour faire sortir l’objet patrimonial de la banalité et son « classement » au statut de monument.
Cette exceptionnalité s’appuie sur un la représentation « monumentale » de l’objet, "monumentalité" qui "ignore" la grandeur physique ou son échelle, elle valorise surtout les aspects mémoriaux, les figures de styles, l’historicité, la notoriété sociale, culturelle et spirituelle.
C’est également cette exceptionnalité qui suggère des modes de (re) transmission d’un héritage, d’autant que ces « monuments » acquièrent une charge quasi sacrée. C’est également dans cette prise en charge que s’établit la relation entre un inventeur et un héritier. Si le premier avait élaboré cet objet dans des conditions dictées par des besoins précis et pressants, ou même sans contraintes particulières, le fait que ce produit ait traversé l’histoire, donc résisté au temps, lui attribue un valeur nécessitant une prise en charge motivée.
La valeur de l’héritage se renforce encore davantage par :
- l’effet du temps, qui informe l’objet en agissant sur sa texture, son chromatisme,
- l’oralité, cette mémoire qui « gonfle » en accompagnant de « zestes » anecdotiques histoire de l’objet, et qui se transmet également comme héritage (sous forme de légendes).
« démission » sociale, ni comme une« trahison » filiale, il est souvent motivé par des considérations dogmatiques religieuses : tout êtres ou objets ici-bas sont appelés à disparaître….. .
Attitudes envers le patrimoine
Il y a également dans ce volet des dogmes idéologiques : des sociétés tournées résolument vers le futur, cette attitude leur impose d’éviter de s’encombrer des « charges » de tout héritage et du passé. Ainsi, n’est gardé de l’héritage que quelques vagues références réveillées à travers des occasions festives, la littérature ou le cinéma.
L’autre position consistant à attribuer à l’héritage un statut « stratégique » commande une multitude de mesures et de dispositions à élaborer et à instituer pour favoriser sa prise en charge au présent et au futur.
Cependant, l’arsenal juridico-administratif mis en place pour la préservation de l’héritage varie également selon les dogmes sociaux et culturels. Cela va de la muséification à l’usage socio-économique.
La muséification, si elle se décline par une forme d’ « extraire au temps » l’objet patrimonial, et l’ériger en relique, n’est pas moins une forme de patrimonialisation restreinte, car elle ne favorise pas la « dilatation » de la valeur et ni donner des occasions de créativité, ni suggérer des enjeux « socio-économique » à même d’amorcer des apports favorables à la vie quotidienne.
Elle permet souvent de construire un registre de référents symboliques à fonctionnariser lors des crises identitaires. Dans tous les cas de figure la muséification ne peut être un adjuvant dans le parcours développementiste dont les enjeux sont d’ordres économiques, sociaux et même culturels.
C’est en considérant ces limitations que la muséification ne fait pas beaucoup d’émules. Les gestionnaires des villes et les architectes sont en pôle position pour s’opposer à l’institutionnalisation des reliques. En effet, vue comme improductive, la muséification exige une attention et des charges particulières, sans qu’en retour les dividendes soient visibles.
Pour les architectes, elle est un frein à la créativité, d’autant qu’elle fige la modèle et interdit donc tout « valeur ajoutée ».
La logique du patrimoine et la logique de développement local sont devenues quasi inséparable. En effet, le processus de patrimonialisation est rarement déclenché sans visées socio-économiques. Après tout, les centres anciens ou les quartiers anciens objets de patrimonialisation sont « occupés », par conséquent ils servent de support résidentiel à une partie des habitants et des activités commerciales.
La problématique des ces pans urbains se décline dans l’équation qui met en relation, la charge patrimoniale du cadre, la population habitante et l’insertion des exigences de confort. L’importance de chaque facteur commande des attitudes dépassant les seules réponses techniques, l’élaboration des politiques urbaines, des stratégies et des démarches allant des modes de financement à l’implication des habitants deviennent des enjeux nécessaires à la procédure.
Dans d’autres cas, la logique économique fonctionnarise le patrimoine, le cas du tourisme.
En première conclusion les attitudes dans la prise en charge du patrimoine se situent dans des dogmes allant de la « sacralisation » à l’usage à des fins de développement.
LES ENJEUX DU PATRIMOINE
Le patrimoine s’inscrit au préalable dans des politiques sociales et culturelles, le cadre économique est venu s’insérer dans ces objectifs, annonçant que l’héritage intègre également le monde de l’offre et de la demande.
La patrimonialisation est motivée par des :
- phobies « sociales » :
Elles concernent ces « peurs » de l’avenir, ou de la modernité. Elles s’expriment dans le refus de dilution de certains groupes socioculturels ou ethniques dans les ensembles englobants .
La mise en relation de l’héritage avec l’identité prend parfois des allures « nationalistes », et de ce fait elle est insérée dans le volet « sécuritaire ». Le patrimoine naturel est également un objet d’intérêt majeur, motivé par des peurs écologiques.
- des doctrines humanistes :
L’héritage matériel ou immatériel est le propre de l’homme, et, dans une certaine mesure une forme volontaire d’assumer la retransmission des valeurs entre générations. Il ne s’agit pas de pérenniser des ordres hérités, mais de les adapter aux situations contemporaines. Ainsi, les valeurs (l’échelle) constituent un ensemble de référents à même d’assurer l’équilibre et l’ordre social.
- Références techniques et scientifiques.
Tout patrimoine est une somme de « leçons » techniques élaborées pour faire face à des situations sociales et environnementales. Qu’elles soient artisanales ou « idéologiques », elles véhiculent un savoir construit sur la base d’expériences millénaires. De ce fait, le patrimoine devient une base de données « scientifiques » et techniques pour développer des modes de conception ou de réflexion pour l’avenir.
Ainsi, la patrimonialisation s’emploie à « inventer » le patrimoine. Au-delà des enjeux « ontologiques », existentiels ou essentiels, le patrimoine s'érige en un facteur d’appui au développement socio- urbain, à l’économie urbaine et développement local.
Ce sont ces enjeux qui dictent les formes de sa prise en charge.
En conclusion, les enjeux majeurs de la prise en charge patrimoine visent des objectifs
• idéologiques (identité, rattachement à la patrie, échelle des valeurs communes),
• psychologiques (attachement à des valeurs « authentiques », atténue les phobies),
• scientifiques (expériences techniques, cristallisation des savoirs),
• urbain (économie locale, politique sociale).
Devant la rareté des terrains urbanisables dans certaines villes algériennes, ainsi dans la situation implicite qui caractérise la classification du cadre bâti en tant que patrimoine historique et culturel, l'Algérie ne risque-t-elle pas de perdre une grande partie de son trésor irrécupérable?
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